Mesurer la pauvreté
Dans la foulée de la grande guignolée des médias, on a de nouveau remarqué, comme à chaque année, qu’on parlait peu de pauvreté en dehors de la période des Fêtes. C’est malheureusement vrai. Peut-être parce que la pauvreté est un problème complexe dont il n’est pas aisé de parler au-delà des clichés et des anecdotes douteuses.
Cette complexité a été décortiquée en long et en large la semaine dernière lors d’une importante conférence internationale qui a réuni pendant trois jours des dizaines de chercheurs du Québec, du Canada et de l’étranger à l’initiative du Centre interuniversitaire québécois de statistiques sociales (CIQSS).
Un des constats qui ressort de cette rencontre n’étonnera personne : nos gouvernements sont loin d’avoir rempli leurs engagements en matière de lutte contre la pauvreté. Ainsi, alors que la pauvreté infantile devait être éliminée dès l’an 2000 selon une résolution adoptée par la Chambre des communes en 1989, on estime qu’entre 10 et 15 p.100 d’enfants en souffrent encore aujourd’hui. De son côté, le gouvernement québécois dispose encore de quelques mois avant qu’arrive la date butoir pour faire du Québec « une des sociétés où l’on compte le moins de personnes pauvres », selon l’objectif qu’il s’est fixé en 2002 dans sa Stratégie nationale de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale. Plusieurs présentations ont permis d’apprécier certains des progrès réalisés depuis, chez les familles notamment, mais plusieurs groupes demeurent à haut risque, les personnes seules et les familles monoparentales entre autres.
Une des difficultés qu’on rencontre quand on parle de pauvreté découle du fait qu’on ne dispose pas d’un outil de mesure de la pauvreté qui fasse consensus et qui soit universellement utilisé.
Il n’existe pas présentement au Canada un seuil de pauvreté officiel, même si le seuil de faible revenu calculé par Statistique Canada en tient souvent lieu. Dans les faits, les chercheurs et les gouvernements utilisent une variété de mesures qui révèlent des situations plus ou moins alarmantes selon qu’on tienne compte du coût des biens et services dans une région donnée, selon qu’on calcule le revenu avant ou après les transferts publics et les impôts, ou selon qu’on inclut la valeur des biens et services fournis par les gouvernements (la valeur des services de santé par exemple). Les taux de pauvreté mesurés seront aussi affectés par l’inclusion ou l’exclusion de certains groupes de population; au Canada, les données pour les Premières nations sont souvent fragmentaires.
Comme on peut s’y attendre, les autorités utilisent habituellement l’outil qui les avantage le plus, et les résultats peuvent en être significativement altérés. Par exemple, on trouve que 14 p.100 de la population québécoise était pauvre en 2005 selon « la mesure du faible revenu » contre 8,1 p. 100 selon « la mesure du panier de consommation ». Il existe un consensus grandissant au Québec pour choisir cette dernière mesure car elle permet de tenir compte du coût de la vie. Mais ce consensus ne s’étend pas à toutes les provinces, ce qui complique les comparaisons.
En attendant qu’on s’entende sur l’outil à privilégier, ce qui pourrait ne jamais arriver en vérité, on ferait bien d’exiger des précisions quand un gouvernement ou un organisme nous interpelle avec des chiffres qui témoignent d’une bonne ou d’une piètre performance. Tout comme un sondage s’accompagne aujourd’hui de renseignements de base servant à mieux apprécier la valeur des résultats (le commanditaire, la date du coup de sonde, l’échantillon et la marge d’erreur par exemple), les taux de pauvreté devraient pareillement être mieux balisés.
Évidemment, la pauvreté ne saurait être réduite à de simples statistiques. Derrière les chiffres, se cachent des personnes. Mais la lutte contre la pauvreté ne saurait non plus faire l’économie d’outils adéquats qui nous permettront de bien évaluer le travail qui reste à accomplir. Et les bonnes mesures de pauvreté en font partie.
Sarah Fortin est coordonnatrice-transfert des connaissances pour le Réseau canadien des Centres de données de recherche (RCCDR).